Toujours à bord de notre Toyota Yaris, toute contente d'avoir survécu à la Vallée de la Mort, on est parti de Kingman à destination du Grand Canyon Village. Sur le chemin, le paysage nous a époustouflé: d'immenses étendues d'herbe d'un vert très clair, puis d'épaisses forêts, bref tout ce qu'on adore. Il n'y avait pas plus de traces de "civilisation" que dans le désert, mais on était en altitude, il faisait moins chaud, et le paysage nous changeait de la redondance du désert.
A notre arrivée au camping, on a été très agréablement surpris de voir toujours autant de végétation. Je sais pas vous mais on s'était toujours imaginé le Grand Canyon comme la Vallée de la Mort: au milieu d'un désert rouge et aride. Il n'en est rien, c'est de la roche blanche ou grise, les teintes rouges sont au cœur du canyon, et les arbres sont touffus jusqu'au bords des falaises.
On a planté la tente, on était déjà devenu des experts, puis on avait du linge à laver et diverses petites choses à faire. Le ciel était si dégagé qu'arrivé le soir on s'est dit qu'il ne fallait pas manquer le coucher de soleil au dessus du canyon. On a pris la voiture, même si on était tout proche, et on a bien fait: il y avait tellement de monde que c'était impossible de se garer, on a dû se garer sur le bord de la route, un peu plus haut puis se dépêcher de courir à travers les arbres pour pas manquer le Sunset. Et là, tout à coup, au milieu des arbres, le Grand Canyon a surgi. Ça peut paraitre étrange, on l'a tellement vu à la télé, en photo, dans les films, qu'on aurait pu penser être un peu blasé, comme c'est le cas pour les chutes du Niagara par exemple, qui impressionnent seulement quelques secondes. Mais là, impossible de détacher les yeux du canyon, complètement hypnotisé. C'est vraiment une expérience physique à vivre, difficile à décrire. D'ailleurs une fois devant presque tout le monde devient silencieux tellement ça fait un drôle d'effet. On est resté longtemps, jusqu'à ce que la nuit tombe, à regarder toutes les couleurs que peut prendre le canyon selon la lumière, à perdre nos regards jusqu'au fin fond des crevasses où coule la rivière Colorado. Encore une fois, j'ai jamais été aussi choqué par un lieu. Choqué c'est le mot parce qu'on ne s'y attend pas et on met un moment à s'en remettre.
Le retour en voiture a été malheureusement beaucoup plus prosaïque, et un voyant bizarre ne voulant plus s'éteindre sur le tableau de bord, on a bien dû s'arrêter pour demander de l'aide aux Rangers. Ils ne nous ont pas beaucoup avancé, ils ont surtout chercher à nous rassurer, en nous disant qu'ils rouleraient avec le voyant allumé s'ils étaient à notre place. Malgré tout, le lendemain matin on est vite allé trouver un garagiste, qui a eu la gentillesse de nous aider gratuitement. Il a confirmé ce que je pensais: c'était le pneu avant droit qui était légèrement dégonflé. J'avais senti un peu de jeu en tournant le volant à droite sur la route, et il me semblait un peu plus plat que les autres. C'était vraiment la seule hypothèse possible, tout le reste allait bien, la voiture avait bien refroidie en altitude, on avait beaucoup d'essence, bref aucun soucis.
Il faut dire que la Californie est l'état qui dépense le moins pour l'entretien de ses routes, qui si elles sont potables sur la côte deviennent complètement pourries quand on s'enfonce dans les terres. Même chose, si ce n'est pire, en Arizona. Après quelques courses pour refaire un peu le plein de nourriture, acheter un énième patch à coller sur le sac et passer un moment dans un lieu climatisé, on a passé l'après midi à se promener tout le long du South Rim, c'est-à-dire le long de la falaise, qui est, comme dans tous les parcs américains, très bien aménagé. Il y a un long chemin goudronné facile à emprunter et qui passe par tous les points de vue sur le canyon, où l'on voit à chaque fois des choses différentes tant le canyon est immense. On est allé jusqu'au Visitor Center, pour se renseigner sur les randonnées à faire. On a choisi une des plus célèbres, la Bright Angel Trail, 9 à 12 heures de marche aller-retour. Sans s'en rendre compte on a pris de gros coups de soleil pendant notre balade, et comme on était très fatigué, le South Rim fait plusieurs kilomètres, on est revenu en bus. Il y a des navettes gratuites qui circulent régulièrement, et même si elles sont souvent bondées, elles sont pratiques, surtout lorsqu'on ne veut pas refaire le même chemin au retour.
Le lendemain matin, réveil à 4h30, lampes frontales vissées sur le crâne, pour arriver à l'heure du lever du soleil au début de la piste de rando. Je vous laisse imaginer le plaisir des yeux alors qu'on descendait et que le soleil se levait, nous révélant toutes les subtilités cachées du canyon. Le dénivelé était assez important, le chemin pas toujours très large et plus on descendait plus la chaleur devenait intense: il fait presque aussi chaud au cœur des canyons que dans la vallée de la mort. Heureusement qu'on avait décidé de partir tôt, l'expérience de la Death Valley nous aura au moins appris quelque chose. L'avantage de partir tôt, au delà de la fraîcheur et du fait d'anticiper le lever du soleil, est aussi que l'on voit la nature se réveiller tout doucement: les écureuils ne sont pas encore trop agressifs, on voit toutes sortes d'oiseaux colorés dont on ignorait l'existence, on a même aperçu un coyote qui est allé se cacher trop vite pour qu'on ait le temps de le photographier. Je n'avais plus le mal de l'altitude depuis que je m'étais aclimaté à Morro Rock, le camping de la Death Valley était aussi en altitude ainsi que tout le chemin depuis Hoover Dam jusqu'au Grand Canyon Village. Mymy, elle, ne craint que le bateau, donc on était à l'abri à ce niveau là. Le parcours était très sportif, et certains, qui nous avaient doublé en voulant faire les malins à partir vite, se sont trouvés bien bêtes une fois qu'on leur est repassé devant. Bref, en bons randonneurs, on allait doucement, on buvait beaucoup en mangeant du trail mix salé, et on faisait de nombreuses et courtes pauses. On a eu un très bon rythme et on est arrivé en bas, à Indian Garden, en 2 heures. Ce jardin indien est en fait une oasis de végétation luxuriante dans la partie la plus humide du canyon, où coule une petite rivière qui se jette probablement dans la Colorado River. C'est aussi le dernier point où l'on trouve des toilettes et de l'eau, et même le dernier point tout court pour ceux qui ont voulu descendre trop vite et qui reste là à l'ombre pendant des heures, à récupérer pour la remontée.
On avait décidé d'aller jusqu'au bout du chemin, et on y est allé. Une fois passé Indian Garden on a eu affaire à une portion de chemin désertique extrêmement chaude, et il n'était pas encore 9 heures du matin. C'est là qu'on a le plus souffert, même si c'était sur du plat, la chaleur était fatigante. On était motivé malgré tout par la vue magnifique sur la rivière une fois au bout et ça en valait la peine. Arrivé à Plateau Point, un rocher suspendu au dessus des falaises, la vue était imprenable et la sensation de liberté et de solitude à son comble: pas un touriste aux alentours, seul un aigle pour nous tenir compagnie et prendre la pause pour la photo.
Le temps de reprendre quelques forces, et on était reparti.