On s'est tous retrouvé au village, à l'exception d'une trentaine de personnes, dont un groupe de scouts, qui campaient plus bas au niveau des deuxième chutes, les Mooney Falls. C'était les fameux scouts qui avaient fait une partie du trajet avec nous au Grand Canyon. On s'est trouvé une table dans le village pour se reposer, vite rejoint par une famille d'américains avec qui on a tout de suite sympathiser autour d'un petit-déjeuner improvisé. Les Bush étaient partis quand ils avaient vu un arbre se faire emporter par le courant à côté de leur emplacement, l'arbre emmenant avec lui le sac à dos de Jeff, le père, et leur sac de nourriture qui étaient accrochés dessus. La mère et les deux filles n'avaient pas perdu grand chose à part quelques babioles et leur tente. On a appris qu'ils venaient de Telluride, une station de sports d'hiver populaire du Colorado, où leurs filles s'entrainent pour devenir championnes olympique de ski. Elles ont déjà un niveau international apparemment, mais toujours pas la grosse tête. Bref on a beaucoup discuté avec eux, puis avec un couple de Français très sympas, une prof d'anglais et un prof de maths à la retraite.
Tout ça pour faire passer le temps alors qu'on attendait plus d'informations et qu'on voyait les hélicos faire des allers-retours pour récupérer les 30 égarés. Il a commencé à y avoir des rumeurs comme quoi c'était un barrage qui avait cédé et que la vague allait arriver au village environ 6 heures plus tard. Le conseil tribal du village a publié un message, cloué au arbres, confirmant la rupture du barrage et annonçant l'évacuation de tout le monde, y compris des villageois, par hélicoptère, à commencer par les personnes âgées et les enfants. Plusieurs compagnies différentes allaient superviser tout ça, ce qui a créé une cacophonie qui nous a retardé de plusieurs heures. Les rangers ont débarqué sur leurs quads pour remettre de l'ordre, ou faire semblant, en attendant les hélicos. Ils ont du croire qu'on était trop bien à attendre à l'ombre sous les arbres alors ils nous ont tous déplacé et aligné en plein cagnard derrière la piste d'atterrissage, près d'un grand terrain vague poussiéreux. Les Indiens, plus malins, s'étaient mis à l'ombre du seul arbre aux alentours.On a rigolé un peu avec un groupe de jeunes de Phœnix, bien marrants, ça nous faisait oublié qu'on avait soif et chaud. Il était 13h quand on nous a déplacé, le premier hélicoptère est arrivé à 15h.
Au rythme de 8 ou 9 personnes par hélicoptère, c'est allé assez vite pour nous qui étions pas loin du début de la queue. On est monté dans un Faucon Noir de l'armée qui nous a déposé hors du canyon, à un poste médical avançé de la Croix Rouge. Ça peut paraître bête mais on a adoré le vol en hélico au dessus du canyon, on avait une vue imprenable sur le sentier de randonnée transformé en rivière. Après un rapide débriefing avec les gars de la Croix Rouge qui ont pris nos coordonnées et nous on remonté le moral, on a été reconduit en bus scolaire jaune jusqu'à Huallapai Hill Top où on a couru sous la pluie torrentielle jusqu'à notre voiture.
Le temps de se remettre de nos émotions et on était sur la route, où on a du passer plusieurs barrages policiers pour redonner nos coordonnées. Ils nous suivaient à la trace. Les chaînes de télé avaient débarqué leurs fourgonnettes de journalistes à la jonction de la petite route indienne avec Route 66, où se trouvait également le dernier barrage policier. On n'a pas été interviewé mais tant pis, on pensait surtout à trouver un motel pour se reposer et passer la nuit. Après s'être fait rejeter de l'hôtel indien de Huallapai, qui avait réservé toutes ses chambres pour les membres de la tribu, on est allé à un motel que nous avait conseillé le couple de profs français, le Grand Canyon Caverns Inn. On y a été très bien accueilli, ils faisaient payer moitié prix à tous les rescapés de Supai. On s'est rendu compte que 2 nuits dans ce motel nous couteraient le prix d'une au Huallapai, on a donc annulé notre réservation pour le lendemain chez les Indiens pour rester une nuit de plus au Caverns Inn. Sur fond de chaînes d'infos qui couvraient en continu les évènements façon film catastrophe, on s'est pris une bonne douche pour se débarrasser à grand renfort de shampoing des kilos de sable que les hélicos nous avaient envoyé dans les cheveux. Puis on s'est bien reposé, on a beaucoup parlé pour décompresser, et on s'est empressé d'envoyer des emails pour que nos proches soient prévenus qu'on allait bien avant de voir des reportages à la télé. On peut l'avouer, on a aussi pété un câble parce qu'on a cru avoir perdu les clés de notre chambre, enfin on était fatigué.
On s'est endormi difficilement, on entendait toujours le bruit des chutes.